inset identite

 

akcakoca"Un promontoire s'avance dans la mer. La partie qui s'étend dans l'eau est un rocher abrupt qui, dans sa partie la plus basse n'a pas mois de vingt orgyes[1] de hauteur. L'isthme qui relie ce promontoire mesure environ quatre phlètres[2] de largeur ; à l'intérieur de l'isthme, l'espace est suffisant pour loger dix mille hommes. Au pied même du rocher est le port, dont la grève est tournée vers le couchant. Sur le rivage même jaillit une grosse source d'eau douce, dominée par le promontoire. [...] La montagne s'avance dans l'intérieur des terres d'une vingtaine de stades[3]. [...] Les Grecs bivouaquèrent sur la grève près de la mer, refusant de camper à l'endroit qui aurait pu devenir une ville. Ils croyaient même qu'on les y avait amenés avec l'arrière-pensée d'y fonder une cité."

Des Grecs. Un promontoire qui s'avance dans la mer. A ses pieds un port. Sur la grève du port une source. Un lieu qui aurait pu devenir une ville. Tout cela ne vous dit rien ? Eh oui, c'est Nice ! Aurais-je retrouvé le récit de la fondation de Nikaïa ?

Eh bien non, vous l'avez deviné, ce n'est pas Nice, c'est Calpé. Calpé est une petite baie sur la côte nord de la Turquie d'aujourd'hui, dont j'ignore même le nom et le site actuels, sur la mer Noire, quelque part semble-t-il entre Eregli et le Bosphore. Celui qui en fait cette description si précise est Xénophon, soldat et écrivain d'origine athénienne qui vécut entre le Ve et le IVe siècle avant J.-C. et que je connaissais, de nom, surtout pour son récit, l'Anabase. Ce récit est un quasi-reportage sur la longue et difficile retraite de mercenaires grecs, depuis le nord de Babylone jusqu'à la mer Egée. Ils s'étaient mis au service d'un compétiteur au trône perse qui perdit la vie dans la bataille. Ces dix milles (ils restèrent sous ce nom dans l'Histoire) Grecs entreprirent alors, poursuivis par les Perses, harcelés par les tribus de ce qui allait devenir l'Arménie, de rejoindre leurs foyers, donnant naissance à une épopée humaine et guerrière dont Xénophon, qui était un des chefs de la troupe, se fit le chantre. Et le port de Calpé, quelques temps, leur permit de se reposer avant de reprendre leur route.

Je viens de lire l'Anabase. J'aime bien lire les classiques antiques, de temps à autre, moins pour y retrouver l'éternel humain, qu'on y rencontre à chaque page, que pour plonger, avec leurs auteurs, dans notre mer. Et je ne suis jamais déçu.

Dans ces oeuvres, je ne cherche pas systématiquement l'analogie avec Nice. Avouez pourtant qu'en l'espèce, elle s'imposa.

Les rives de la Méditerranée sont pleines de ces promontoires dominant le rivage. La configuration qui associe le site défensif et la source d'eau douce est d'une grande banalité, on la retrouve par exemple, sous une autre forme, à Syracuse, avec son île, Ortigia (Ortygie), éloignée de quelques encablures de la côte sicilienne, et sa source d'eau douce, la fonte Aretusa, qui jaillit au bord de la mer, sur la grève. L'île et la source ont la même valeur que le promontoire et la source : à une époque où on préfère naviguer en cabotant, tous deux offrent un ravitaillement en eau fraîche qui permet aux équipages de ne guère s'éloigner du navire, car les dieux seuls savent quel barbare farouche, quel Cyclope, quel géant d'airain, quel animal fabuleux ou quelle sorcière vivent à quelques pas de là, un peu plus à l'intérieur des terres. Lire ou relire les classiques antiques, y compris les plus littéraires, comme l'Enéide, offre souvent l'occasion de se plonger, au sens presque physique, dans cet espace qui semble demeurer et qui nous est commun, aujourd'hui comme dans les siècles.

Il est bien des raisons de lire ces vénérables ouvrages. La culture y gagne, le style y gagne, la science y gagne, pour peu qu'on les regarde avec bienveillance et qu'on y persévère un peu, car l'abord n'est pas toujours facile, même si en l'espèce, l'Anabase est aussi un formidable roman d'aventures.  Mais au-delà des raisons, ils nous offrent à nous Méditerranéens des saveurs, des parfums, des paysages , des sonorités si intimement nôtres qu'ils constituent, encore aujourd'hui, comme les premiers échos des sentiments que chacun peut éprouver, au crépuscule, à Rauba-Capéu, ou à midi, contre les rochers de la Réserve, face à la "mer vineuse".

L'Anabase, suivi du Banquet, Xénophon, traduction, notices et notes de Pierre Chambry, Paris, Garnier-Flammarion



[1] Ancienne mesure grecque, environ 1,85 mètres.
[2] Autre ancienne mesure grecque, environ 29,80 mètres.
[3] Autre ancienne mesure grecque, environ 185 mètres.

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