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Ble_080J’ai récemment fait un (long) voyage en train pour rejoindre Chambéry. A nouveau, j’ai traversé la Provence, et en particulier la plus proche, l’Orientale, celle qui correspond au centre et à l’est du département du Var. Un flot de souvenirs m’a assailli, et une réflexion aussi, nourrie d’autres fragments de mémoire.

Mes grands-parents, couple mixte de Saint-Etienne-de-Tinée et de Saint-Maurice, s’étaient exilés à Brignoles pour gagner leur vie. Enfant, j’y passais mes mois de juillet. Le voyage en train, puis le long séjour et les promenades avec mon pépé me familiarisèrent très tôt avec les vignes. Il y avait des vignes partout, et dans tous les villages où nous allions régnait, devant les portes ouvertes des hangars, cette odeur caractéristique de salpêtre mêlée aux effluves de vin et portée par une fraîcheur bienvenue. Pour un enfant de la ville comme moi, le seul paysage agricole connu était donc celui de la vigne, et il était étranger. Bien sûr, autour de Nice, je traversais, toujours en promenade, les oliveraies des collines, mais elles ne revêtaient en aucune manière la même dimension. Comparées aux photos des livres de géographie, qui exaltaient la Beauce, une oliveraie, ça ne fait pas très agricole, c’est à dire cultivé, rangé, labouré, etc. Il y avait aussi –et seulement, dirais-je-, la plaine du Var, autre but de sorties dominicales et familiales qui nous conduisaient immanquablement au même restaurant, à Saint-Isidore. Là, ça ressemblait un peu plus aux photos du livre, et les blettes, les poireaux, les carottes alignés avaient un air plus sérieux que les oliviers. Je voyais aussi des serres, mystérieuses, tant sur les collines que dans la plaine, et mon esprit formaté avait un peu de mal à les assimiler à des activités agricoles, vu que dans la Beauce, les photos du livre ne me montraient pas ce type d’installations.

Mon expérience agricole était également alimentée, si j’ose dire, par l’autre versant des Alpes et la plaine piémontaise autour de Cuneo. De là ne me revient qu’une odeur puissante, dégoûtante, celle des engrais ; et une vision, celle des champs de maïs, du maïs, du maïs, du maïs. Des peupliers au cordeau, dans le brouillard, et des mûriers, aussi. Mais pas de blé.

Et c’est ainsi que je n’avais jamais vu de champ de blé. En vrai, je veux dire. En photo, tant qu’on veut. Mais en vrai, non. Ces champs qu’on voit dans les pubs pour le blé prêt à cuisiner. Ces champs dont l’image est devenue commune, ponctuant d’une musique entêtante et orientale, dans Gladiator, la vision douce d’une main effleurant la tête des épis, des épis dorés, lourds, ployant la tige sous leur poids. Des champs de blé parfaits, quoi, des champs de blés de cinéma, je n’en avais jamais vus.

Je sais toute l’histoire des difficultés d’approvisionnement de Nice en blé. Jusqu’au XVIIIe siècle, c’est la Provence qui comble un déficit chronique. A compter des années 1780, c’est l’Ukraine, par son port d’Odessa, qui la remplace, conduisant entre autres le jeune Joseph Garibaldi à en faire le transport. J’ai connu aussi, à l’emplacement d’un certain nombre d’immeubles du quartier du Port, les minoteries : puisque le blé poussait peu dans nos champs, nos moulins étaient au bord de la mer ! Mais tout cela traduit, en fait, une réalité que j’ai vécue sans le savoir : la rareté, d’abord, puis la disparition totale, concurrence oblige, de cette culture si emblématique de la Méditerranée et de l’Europe sur nos pauvres terres. Les savants exaltent la « triade méditerranéenne », c'est-à-dire la conjugaison, sur tous les rivages de notre mer, du blé, de la vigne et de l’olivier, et en font une marque de notre culture partagée. Guère de l’un, peu de l’autre, seul le troisième s’épanouissait ici.

Mon premier champ de blé, immense, ondulé par la brise sur un cirque entier de collines, reflet mat du soleil luisant d’or, c’est en Sicile que je l’ai vu, traversé, humé. J’avais 38 ans, et il était magnifique.

 

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