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Steven-RuncimanUne lecture entraînant une autre, et réciproquement, voici que je vous propose de me suivre sur le chemin des Croisades, emboîtant le pas à celui qui, aujourd'hui encore, semble être le spécialiste de cet épisode historique, l'historien anglais Steven Runciman.

Son Histoire des Croisades est un pavé, certes, mais de ceux qui, reflétant la complexité de leur sujet, ne le rendent que plus proche de la vérité scientifique. Car il en est des Croisades comme de nombre de sujets d'Histoire : de nos jours, les voilà saisis par la politique, et on doit craindre, dans ce cas, que la vérité n'en sorte guère grandie. Or, disons-le (et je le dis, assumant la pleine responsabilité de mes propos) : rares sont probablement les épisodes liés aux questions religieuses fondés sur une base théologique si ténue, pour ne pas dire inexistante, et entraînant des conséquences aussi tragiques, pour ne pas dire catastrophiques. En somme, les Croisades sont avant tout une opération politique, avec les arrière-pensées et les effets qu'on ne peut que constater (voir mon sentiment, plus haut, sur la vertu morale de l'action politique).

Steven Runciman ne juge pas, fort heureusement, il constate. Il constate que la nécessité de défendre ou de protéger le tombeau du Christ n'était inscrite dans aucun dogme ; qu'il n'était pas nécessaire de le défendre et a fortiori de le délivrer, puisque, à part un calife demi-fou, Al-Hakim, qui s'en prit d'ailleurs tout autant à ses propres coreligionnaires musulmans et aux Juifs, personne, parmi les souverains musulmans de la Palestine médiévale, ne mettait en danger le Saint-Sépulcre ; que l'accès au tombeau, depuis l'Europe, était certes malaisé, mais guère plus que n'importe quel autre voyage dans des espaces généralement peu sécurisés, partout, en Europe comme en Asie ; que la mise en oeuvre de la Première Croisade allait engendrer un processus destructeur, à court, à moyen et à long terme, dont personne ne peut identifier, à coup sûr, les bénéfices pour aucun des peuples qui en furent les acteurs, ce qui nous amène à en déduire qu'il n'y en eut aucun, ou presque. Après la sanglante conquête de Jérusalem, en juillet 1099, l'histoire du royaume chrétien d'Orient n'est qu'une longue et chaotique suite d'intrigues politiques et de combats destructeurs, deux siècles durant, dont personne ne peut se prévaloir d'être innocent. Les Européens, bien sûr, touristes brutaux, présomptueux et inconséquents ; les Byzantins, pessimistes défenseurs d'un Empire croulant ; les Arméniens, opportunistes, orgueilleux et cupides ; les Arabes, divisés, faibles, velléitaires. Pas de saints, dans aucun camp, durant ces deux siècles ; peu de vertus et de grandes figures. Au quotidien, des combats, des razzias, des assauts, des ruisseaux de sang et de pensées cruelles, des querelles dynastiques insignifiantes, des ambitions outrancières. Pas de manichéisme non plus : les alliances entre seigneurs européens et émirs arabes contre d'autres seigneurs européens et autant d'autres émirs arabes, réputés pourtant ennemis définitifs, se multiplient au fur et à mesure de l'extension et de l'enracinement des Etats latins d'Orient ; les querelles opposant les chrétiens entre eux, catholiques, orthodoxes, maronites, arméniens, ou les musulmans entre eux, sunnites, chiites, druzes, sont presque aussi violentes, si ce n'est plus, qu'entre chrétienté et Islam. Si on ajoute à cela l'importation des querelles européennes, notamment les ambitions effrénées des rois normands de Sicile, des Anjou et des empereurs germaniques, le lecteur assiste, impuissant et attristé, à un long épisode historique dont il ne perçoit ni le sens, ni l'opportunité.

Arrivé au bout de la lecture de cet ouvrage essentiel, un souvenir m'est revenu : l'histoire d'un croisé niçois, le seul, à ma connaissance, dont on puisse documenter le parcours, tel qu'il nous est rapporté par Pierre Gioffredo. Il se nomme Bermond Giraud. En 1148, il quitte Nice pour la Terre sainte, dans le cadre de la 2e Croisade. Il en revient en 1152. Entre temps, sa femme et ses enfants ont cédé leurs revenus à l'Eglise de Nice, qui refuse de les rendre à Bermond. Procès, perdu par le Croisé. L'épopée s'achève dans la comptabilité.

Non, vraiment, je ne retiens rien de bon de ce triste et long épisode, et de ses prolongements, encore moins. Mais que cela ne vous empêche de mieux le comprendre en lisant Steven Runciman.

 

Histoire des Croisades, Steven Runciman, Taillandier, 2007.

 

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