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daniel-rocheNICE RENDEZVOUS RAYON LIVRES - Chacune de ces chroniques (ou en tout cas nombre d'entre elles) me donne l'occasion de vous dire combien pèsent sur moi des réflexes, et comment telle lecture ou telle découverte m'en libère.

Parmi ces idées reçues, il y avait celle-ci : avant le XIXe siècle, en Europe, on ne voyageait pas. L'homme restait rivé à la glèbe, reproduisant à l'infini, sous l'invariable horizon de son village, les mêmes gestes dans le même temps. Puis j'ai lu Daniel Roche.

Les hommes ont toujours voyagé, même lorsque rien ne leur facilitait le déplacement. Pas tous, certes, mais tous le pouvaient. Les obstacles qui aujourd'hui nous paraissent insurmontables pour des gens de ce temps, fleuves ou marais, montagnes ou forêts, mers, distances, menaces permanentes ou technologies inexistantes ne sont en réalité que des freins. Ils limitent la vitesse ; ils n'empêchent pas le déplacement. La question est donc bien plus liée au temps du voyage qu'à son impossibilité, et pour comprendre comment les anciens voyageaient, il vaut bien mieux connaître leur approche du temps, réaliste et résignée, que de leur attribuer la nôtre, frénétique et dévorante.

Les causes des voyages anciens sont aussi nombreuses et pareilles aux nôtres, en somme : la guerre, les nominations administratives ou religieuses, le commerce, bien sûr, les études, les exils, définitifs ou provisoires, en particulier pour rechercher du travail, les transhumances, les fuites, notamment causées par les persécutions religieuses et enfin, à compter du XVIe siècle, l'érudition.

Les moyens des voyages anciens s'améliorent avec le temps, non pas les transports, presque immuables -bêtes de somme, de monte, véhicules et navires divers-, mais les connaissances et les techniques, sur papier, comme les atlas, les cartes, les itinéraires, voire les récits, et le système routier, qui reçoit une impulsion formidable à partir du XVIIe siècle.

Nice est une ville de passage, contrairement à ce que notre campanilisme, souvent bien ancré, affiche volontiers. Sa géographie même l'y oblige : elle est à la fois le débouché des principaux cols alpins du sud et une étape sur la route maritime qui va d'Italie en Espagne. A l'évidence, l'ouverture de la Route royale Nice-Turin, à compter du début du XVIIe, puis le creusement du port Limpia, à partir de la moitié du XVIIIe, vont encore accentuer cette vocation.

Cette géographie a des conséquences politiques qui entraînent déplacements et visites. On notera les passages réguliers d'armées, ennemies ou alliées, qui ponctuent le XVIe, le XVIIe et le XVIIIe. On relèvera aussi les grands moments de l'activité diplomatique : en 1405-1406, quand la ville est le siège d'une papauté contestée, lors du congrès de 1538, par exemple, sans parler des innombrables passages maritimes princiers, principalement de Habsbourgs. A ces circonstances, nous devons une description de la ville, celle du Champenois Nicolas de Clamenges, en 1405.

L'économie et la géographie de nos montagnes font aussi voyager : bergers de La Brigue qui hivernent au cap Ferrat, troupeaux des vallées du Var et de l'Estéron qui descendent en Provence côtière ; travailleurs inemployés que l'oisiveté forcée de l'hiver chasse des hautes vallées enneigées, en particulier de la Tinée, vers la Haute-Provence, parfois plus loin, jusqu'à Lyon ou Marseille, muletiers piémontais et marins ligues omniprésents sur la route comme au port, sans bien sûr évoquer les négociants et marins pour qui le voyage est une part du métier. N'omettons pas non plus les juifs de Nice, souvent originaires d'Espagne et établis ici, ni les Niçois razziés par les Barbaresques qui, lorsqu'ils pouvaient revenir, étaient recrus d'un voyage honni, certes, mais riche d'un nouvel horizon, ou encore les pèlerins trouvant forcément Nice sur la route maritime de Rome, voire de Jérusalem, voyage qui nous fournit un premier bref portait en date de notre cité (1217).

Enfin, le voyage érudit, précédant le tourisme, trouve ici aussi son illustration. Outre Nice, on évoquera en particulier la présence, à Sospel, au XVIIe siècle, d'une bibliothèque, celle de Jean-François Pellegrino, suffisamment riche pour que les voyageurs s'y intéressent, s'y rendent et s'y arrêtent, ainsi que le premier dessin des vestiges de Cimiez attribué à Sangallo, au XVIe siècle.

Alors, suivons Daniel Roche et dépouillons-nous de l'image du Niçois immobile, définitivement tranquille sous son merveilleux ciel. Regardons avec lui Nice recevoir le monde, bien avant les Anglais chics, et les Niçois arpenter le monde.

 

Humeurs vagabondes - De la circulation des hommes et de l'utilité de voyages, Daniel Roche, Fayard, 2003.

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