inset identite

 

retraite-m-chappuisChapitre 23 et Fin

Le notaire

Si vous avez raté le chapitre précédent...


Jean Dibagnette a convoqué dans l’arrière-salle de l’auberge Maître Camous et le fait asseoir à côté du fils d’Albert qui a les mains derrière le dos et les menottes aux poignets.

— Bonjour Maître, je ne vous présente pas le fils d’Albert n’est-ce pas ? Il y a quelque chose que je ne comprends pas encore. Ces pièces d’or chez un pauvre berger… Il connaissait tout le monde, mais vous étiez son seul ami et vous savez, n’est-ce pas ?

Pour dire cela, Jean Dibagnette a pris son temps, il a même posé sa pipe sur la table, et après avoir parlé il attend. C’est sa méthode. Sa hiérarchie lui demande bien d’aller plus vite, mais ce qui l’intéresse c’est la recherche de la vérité, celle qu’il va chercher au creux des hommes. Et tant pis s’il ne plait pas.

Le notaire commence par sourire, puis un petit rire arrive, ce qui ne lui arrive pas souvent. Non pas qu’il soit devenu triste en vieillissant, mais pour lui les occasions de rire sont rares au village, une certaine gaieté qu’il possède reste cachée en lui, s’y est endormie, si bien que ce petit rire qui s’échappe est folâtre comme un petit animal qui s’est reposé longtemps : ça gambade, ça cabriole, s’efface et rentre se cacher.

chap-24
Dessin de Henri Capra
Jean Dibagnette et La Busca n’ont pas souri.

— La vérité, vous l’avez déjà trouvée je pense, tout du moins en grande partie. Tous les personnages de cette longue histoire sont morts, je peux donc vous la raconter dans tous ses détails.

Lorsqu’Anatole épousa Alphonsine, je demandais une discrète enquête sur lui à un ami notaire à Nice, promenade des Anglais. J’appris alors que notre jardinier avait été un bon ouvrier typographe du journal Le Petit Niçois, mais que, suite à certaines malversations, on lui avait suggéré d’offrir ses services ailleurs. Il avait alors jeté son dévolu sur notre village. Loin de tout, mais proche du tramway par la patache et le petit col.

Alphonsine s’inquiétait bien de ses longues siestes dans le grenier, mais une femme amoureuse devient aveugle. Elle constata ses disparitions du village avec angoisse, mais passa l’éponge. Il savait convaincre son monde.

Et puis, un jour, ce fut sa disparition dans le torrent du village après la dispute pour régler l’addition. On chercha vainement le corps. Alphonsine en avait besoin pour faire son deuil. On ne trouva rien et on imagina qu’il avait été entrainé jusqu’à la mer.

Alphonsine voulut alors descendre à la cave mais me demanda de l’accompagner, mue par une crainte sourde, un sentiment de peur inexplicable. Nous descendîmes  par l’escalier un peu vermoulu jusque à la cave. J’ouvris la porte, avec la clef accrochée au clou sur le chambranle de la porte. Devant nous un lit, et derrière ce lit, toute une installation d’imprimerie. Anatole avait installé un atelier de faux monnayeur dans la cave qui donnait sur les remparts toits et écoulait régulièrement son travail en descendant à Nice. Un soir de boisson plus important que les autres, il avait expliqué ses « affaires » à Albert. Celui-ci m’avoua bien vite qu’après la mort d’Anatole, qui fut réellement naturelle, il était descendu jusqu’à la cave pour prendre les pièces d’or de la dernière livraison.

Après une longue discussion avec Alphonsine, nous n’avons pas jugé bon de mettre tout cela sur la place publique. Ce n’était de l’intérêt de personne. Il fut convenu avec Albert qu’il conserverait encore quelques pièces, en souvenir en quelque sorte, et que le reste irait aux orphelins de la Charité de Nice. Il était délicat de démonter l’atelier du grenier et j’imaginais, avec l’accord d’Alphonsine, le codicille de la porte pour d’éventuels héritiers, … d’ici là, tellement d’eau aurait coulé dans la rivière que tout le monde aurait disparu. Albert venait me voir, régulièrement et discrètement, la nuit, et nous discutions à ma fenêtre du rez-de-chaussée du bon vieux temps et des nouvelles du village. Il me semble même qu’Anna Chappuis nous a surpris quelques fois sans bien comprendre.

J’ai eu la chance de tomber sur cet homme sans rêves et sans imagination,  M Chappuis, qui convenait parfaitement à mes plans. J’ai presque réussi. Finalement, de quoi suis-je coupable ? D’avoir préservé la paix et la réputation d’Alphonsine ?

 

Epilogue(s)

Nous sommes le 1° aout 1914 : l’ordre de mobilisation générale tombe dans toutes les gendarmeries. La hiérarchie de Jean Dibagnette et de La Busca en profite pour envoyer immédiatement sur le front ces deux gendarmes un peu subversifs. Ils auront à peine le temps d’embrasser leur famille, mais pas celui de rédiger leur rapport de fin d’enquête.

Le fils d’Albert s’enfuira bien facilement du cagibi de l’auberge où il était retenu et s’engagera volontairement le même jour. Il sera tué lors du premier assaut au front.

La Busca aura un bras arraché par un obus dès les premiers combats. Il reviendra à Nice et vivotera d’une petite pension. Il ne reviendra jamais au village.

Jean Dibagnette sera tué en septembre 1914 lors d’une offensive contre les allemands. L’Etat-major avait oublié de fournir en munitions  sa compagnie.

Leurs noms sont encore gravés sur le monument aux morts de leurs villages.

Maître Camous mourra de vieillesse dans son lit en 1917, les yeux tournés vers Anna Chappuis, devenue son amie, et qui ressemblait tellement à Alphonsine.


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