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"Paiement de la rançon des captifs chrétiens aux Barbaresques". Fresque de l'église du couvent des Trinitaires, Saint-Etienne-de-Tinée
Il est désagréable d’être déçu.

C’est le sentiment que j’ai éprouvé à la lecture de la première partie du livre que Jacques Heers a consacré aux pirates et corsaires de la Méditerranée, sous ce titre explicite : Les barbaresques. Et puis, à la lecture de la seconde partie, je suis revenu sur ce sentiment et au fond, j’en veux moins à l’auteur. Car s’il ne traite pas le sujet qu’il annonce, il donne à son ouvrage une tournure à laquelle je ne m’attendais pas.

Oui, j’ai d’abord été déçu par la première partie. Avant de la lire, je professais une grande admiration pour les travaux de Jacques Heers, en particulier car il m’avait ouvert les yeux sur la complexité, la richesse et la modernité de l’histoire médiévale de Gênes, notre ancienne rivale. Et aussi parce qu’il traita avec une grande habileté le dossier de Gilles de Rais, replaçant le mythe dans le contexte politique de son temps.

Mais dans la première partie des Barbaresques, Jacques Heers commet, dans les limites chronologiques qu’il se fixe, un certain nombre d’erreurs factuelles sur les épisodes concernant Nice, erreurs qui jettent un doute sur la qualité de son information dans ses autres développements. Se trompant en effet tant sur les dates de la trêve de 1538 que sur les circonstances du siège de 1543, l’auteur semble avoir survolé la dimension événementielle de son ouvrage pour aller plus vite à ce qui fait le cœur de sa démonstration. On m’objectera qu’il ne peut connaître exactement tous les détails de chaque épisode historique qu’il cite dans un cadre chronologique et géographique si large. J’accepte l’objection, vue de mes modestes compétences au plan niçois. Il n’en demeure pas moins que ces erreurs laissent un goût amer dans la bouche de l’admirateur que je fus.

En revanche, la seconde partie développe une thèse plus intéressante. Car, si je l’ai bien lu, à quoi Jacques Heers s’attache-t-il, dans ces pages ? A démonter l’inexplicable indulgence que les sources françaises ont pour ces pirates, souvent présentés sous le jour le plus favorable, voire chevaleresque, et dont les actes cruels et barbares sont, au mieux passés sous silence, au pire reportés sur le dos de leurs propres victimes ! Examinant avec attention la réalité des conditions de vie des prisonniers dans les terres d’Afrique du Nord, à Alger, à Tunis, à Tripoli, constatant leur dureté, il s’étonne de voir de nombreux auteurs français les regarder avec indulgence, voire les considérer comme des séjours choisis, parfois plus agréables que les villes et villages d’origine des prisonniers-esclaves, alors que toutes les autres sources, notamment italiennes et espagnoles, ne sont remplies que des horreurs et des drames de ces captivités. Et Jacques Heers de formuler l’explication suivante : si, dès le XVIe siècle et jusqu’aux années 1950, les auteurs et les chercheurs français manifestent autant d’empathie, c’est qu’il y avait derrière leurs textes des enjeux politiques majeurs. D’abord, adoucir l’image des Barbaresques concourait à justifier l’alliance passée par la couronne de France avec leur maître, le sultan ottoman, et par ricochet, avec les raïs pirates des régences nord-africaines. Puis, dans la France républicaine et laïque, il s’agissait de présenter ces hommes comme les héros de la lutte contre les ennemis de la patrie, c'est-à-dire la Papauté.

Et voilà comment, en devenant français en 1860, les Niçois se sont retrouvés les meilleurs amis de ceux qui, trois siècles durant, les inquiétèrent sans trêve. Mais alors, que faire de Catherine Ségurane ? La réponse est toute trouvée : gommer le plus possible la participation française au siège de 1543, pour n’en faire qu’une initiative et une opération turque. Opération réussie, puisque c’est bien ce qui reste dans la mémoire populaire…

Les barbaresques – La course et la guerre en Méditerranée, XIVe-XVIe siècles, Jacques Heers, Perrin/Tempus, Paris, 2008

 

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