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NICE, ŒDIPE ET LE SOLEIL... Imprimer Envoyer
Tags : Nice
Les chroniques d'Hervé Barelli
Écrit par Hervé BARELLI   
Vendredi, 02 Juillet 2010 16:33

bauchau-oedipe-sur-la-routeJe dois à M., une amie très chère qui me l’a offert pour un anniversaire, la découverte d’un roman d’Henry Bauchau (né en 1913), Œdipe sur la route. Me voilà pris à nouveau en flagrant délit de retard : il a été publié en 1990 ! Mais en 1990, j’étais encore juriste (cesse-t-on de l’être un jour ?), j’ai donc une excuse majeure pour ne pas avoir prêté attention à sa sortie.

J’ai lu ce livre sous le soleil écrasant d’une fin de mois d’août sicilien. La précision est d’importance, vous verrez.

Il n’est pas de coïncidence, paraît-il. Quelques mois après sa lecture, sur une des nombreuses chaînes de cinéma du câble, je tombe sur Œdipe-roi, de Pier Paolo Pasolini (1922-1975), un film de 1967, décidément.

Le livre de Bauchau et le film de Pasolini m’ont également touché. Ecartant d’emblée la dimension psychanalytique de l’affaire, qui ne m’intéresse pas, je suis resté au premier stade, celui de l’impression, de la sensation, du paysage. Si l’auteur d’un roman vous dit que son livre se passe en Grèce, quelque part entre Thèbes et Colone, vous le croyez, il ne vous reste qu’à imaginer le décor ; quand Pasolini choisit de tourner Œdipe au Maroc, il donne par l’image à votre imagination un élan supplémentaire.

Chez Bauchau comme chez Pasolini, le soleil est un acteur à part entière, un protagoniste indispensable. On peut déjà le lire brûlant chez l’un ; on le voit dévorant chez l’autre. Les chemins sont secs et poussiéreux, les arbres tordus et souffreteux, il n’est de sol que de pierres. Les murs sont bas, les fenêtres étroites, les vêtements grossiers, les bijoux sauvages, les armes violentes. Il fait soif. On est loin des péplums.

Ah, les Grecs à inénarrables jupettes ! Les corps sculptés par des heures de muscu dans la salle ad hoc de Cinecittà, soigneusement huilés par les maquilleuses, les coupes de cheveux Fifties, avec cran frontal, voire banane, les barbes postiches, stigmates immanquables des méchants et des traîtres, les audacieuses et transparentes tuniques des femmes, courtes, surtout, très courtes, et décolletées, très décolletées, les guerriers à qui ne manquent pas une crinière ou une fibule ! Cherchons bien, soyons francs, dans notre imaginaire, les Grecs, c’est ça, et ils se sont employés eux-mêmes, petits bruns poilus qu’ils devaient sans doute être, en majorité, à nous faire croire qu’ils comptaient parmi les plus beaux, grands et glabres hommes du monde, blonds peut-être.

Mais voilà, sous la plume de Bauchau et dans l’œil de Pasolini, il m’a semblé découvrir la réalité, celle de notre monde à ses origines. Créer une œuvre de fiction autour d’Œdipe n’est pas faire œuvre d’historien. On se fout que le héros qui, soit rappelé en passant, est un mythe et non une réalité scientifique, porte l’exacte réplique du cothurne à la mode à Athènes au VIIe siècle avant J.-C. Il semble plus vrai vêtu de laine grossière et chaussé de sandales défaites, dans un paysage où l’empreinte de l’homme est absolument superficielle et infiniment précaire.

Dans une autre vie, j’avais demandé à un artiste de représenter ce que devait être le site de Nice, c'est-à-dire en fait la colline du Château et le Vieux-Nice, le jour hypothétique, bien sûr, où les Phocéens y ont débarqué pour établir leur comptoir. Imaginez : une vaste plage de graviers, de sable et de galets mêlés, descendant en pente douce depuis l’actuel cours Saleya ; une plaine semée de touffes de roseaux, cernée par un torrent divaguant au gré des saisons, au lit gris souvent desséché, parfois bouillonnant ; peut-être, ici et là, des huttes de familles ligures ; une colline blanche, striée d’arêtes rocheuses, parfumée et fleurie de buissons bas ; au loin, un cercle de hauteurs couvertes de maquis, bleutées ; plus loin encore, les aiguilles noires et redoutables de la montagne qui attire la foudre. Un peu de brise, peut-être, dans un grand silence seulement froissé de vagues douces. Des hommes rugueux, burinés, plus en tendons qu’en muscles. Et surtout du soleil, un soleil impitoyable et indispensable, un soleil qui écrase et blanchit tout, un soleil qui réchauffe et réconforte chacun.

Au-delà de la force de l’histoire et du mythe, au-delà des talents sec de Bauchau et envoûtant de Pasolini, lisez et voyez. Vous serez entre Thèbes et Colone ; vous étiez sur un rivage sicilien ; vous voyiez le désert marocain ; vous vous trouverez aussi ici.

 

Œdipe sur la route, Henry Bauchau, Actes Sud, 1990, Babel n°54 ; Œdipe roi, film italien de Pier Paolo Pasolini (1967).

 

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