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memed-le-minceNICE CHRONIQUE - J’ai lu cet été un roman de Yachar Kemal. Ouh là là ! Yachar Kemal, ce ne serait pas un peu turc, comme nom, ça ? Oui, Yachar Kemal est turc. Bien sûr, pour les Niçois, et le monde méditerranéen d’Europe occidentale, il est difficile de dissocier ce nom de souvenirs historiques cuisants et ravageurs. Mais passons outre : regardons le témoignage et laissons pour l’heure le débat.

Le récit de Yachar Kémal s’ordonne autour d’un personnage, Mémed le Mince, jeune homme pauvre vivant dans les provinces turques du Taurus, au sud-est de la péninsule anatolienne, durant l’Entre-Deux-Guerres, au moment de la révolution kémaliste. L’histoire de Mémed le Mince est de fait intemporelle, sous nos climats et sans doute sous d’autre : c’est celle d’un jeune homme pauvre, persécuté par un puissant local, que l’injustice et la violence conduisent à prendre le maquis pour devenir un bandit. Mais attention, un bon bandit, de ceux qui défendent la veuve et l’orphelin et volent le riche pour donner au pauvre ; de ceux dont l’aura généreuse dépasse la réputation criminelle ; de ceux qui fournissent des modèles et non des repoussoirs.

Aux lecteurs que ce point de départ intéresse, je laisse volontiers le plaisir de découvrir ce très bon roman épique. Je note au passage l’extrême réalisme et la profonde sensibilité de la plume de l’auteur dans la description des paysages, des comportements, des dialogues et des situations sociales des protagonistes. A dire vrai, au-delà de la différence historique, une vraie similitude culturelle éclate, parmi ces hommes et ces femmes, entre les senteurs, les pratiques, les lumières de ce coin d’Asie, et celles que l’on retrouve tout autour de la Méditerranée, jusque chez nous. La dureté des hommes, le laconisme des propos, l’expressivité des surnoms, ces mêmes noumenaia qui font souvent chez nous toute la saveur des noms d’hommes passés, tout cela se retrouve là, aussi.

Et justement, parmi les pratiques partagées se voit, se lit, se sait la tradition omniprésente du brigandage. De l’Antiquité au XXe siècle, en Sicile, en Calabre et en Corse, en Sardaigne et dans le Péloponnèse ou la vallée du Jourdain, au détour des îles dalmates, sur les routes de la Mancha, dans les gorges de l’Atlas et jusque dans les Maures pacifiques où sévissait Maurin, il semble que pas un coin de notre mer et de ses côtes n’ait été épargné par le phénomène. Certes, les proportions et les motivations sont variables ; certes, la permanence en fut plus ou moins durable. Il n’en demeure pas moins que le sentiment qui se dégage de ma modeste connaissance de la Méditerranée trouve partout des brigands. A dire vrai, à conditions économiques égales, c'est-à-dire un sol fréquemment ingrat induisant une pauvreté rurale violente, on ne devrait pas s’en étonner ; à conditions politiques comparables, c’est à dire, souvent, des Etats faibles et des capitales impériales éloignées, on devrait même s’y attendre. Je m’interroge pourtant. D’où vient que, à ma connaissance, ce phénomène qui irrigue si largement l’ensemble du bassin paraît inexistant dans la région de Nice ? Au premier abord, les conditions économiques, notamment en montagne, sont comparables. Seules les conditions politiques, à partir du XVIe siècle principalement, paraissent différentes : les Savoie construisent une monarchie absolue centralisée qui ne laisse guère de place à ce genre de déviance, et le bon fonctionnement de la Route royale Nice-Turin est à ce point vital pour eux qu’ils ne sauraient en laisser le trafic à la discrétion de brigands quelconques. Alors ?

Deux hypothèses me viennent en tête. Soit nos sources sont lacunaires sur ce point, ou encore nos chercheurs ne s’y sont pas encore plongés. Dans ces conditions, un travail sur ce thème serait bienvenu, même si des pistes ont été parfois amorcées sur le thème de la contrebande transalpine (au sens propre), notamment du sel et du tabac, pour contourner le fisc ducal. Nous pourrions alors juger si mes interrogations sont fondées. Soit voilà une tradition méditerranéenne qui nous est étrangère. Et j’avoue (ce n’est pas bien, je sais), cette absence me vexe. En écartant la question des Barbets, dont l’interprétation du soulèvement est aussi largement politique, j’en viens à me demander pourquoi nous n’avons pas produit de solides et exemplaires bandits de grand chemin, honorables, évidemment, et charitables, assurément. Voilà encore une absence de notre histoire ; voilà aussi un grave défaut de notre littérature, à qui manque ce (condamnable, bien sûr) souffle épique et provocateur et ce frisson ô combien délicieux.

Mémed le Mince, Yachar Kémal, Folio.

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