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Les militaires savoyards et niçois entre deux patries (Suite...).

Ce sont les résultats — pour les Savoyards et les Niçois — de ce processus qu'Hubert Heyries étudie dans la seconde partie : "Entre deux pays (1860)". En trois chapitres, l'historien retrace les bouleversements voire la mutation qui se produisit au sein de l'armée piémontaise en train de devenir armée italienne au cours d'un bref laps de temps qui vit les événements s'accélérer. Le quatrième chapitre évoque "Le tourbillon risorgimental", le contexte et les conditions du choix personnel que durent effectuer les officiers : six semaines très exactement, du 14 juin au 1er août. En effet, si la décision de la majorité des Savoyards et des Niçois, après qu'ils se furent prononcés par plébiscite en avril 1860, y compris les militaires traités par Cavour en citoyens-soldats, s'imposait à l'ensemble des populations, les articles 5 et 6 du traité de Turin du 24 mars 1860 réservaient un sort spécial aux cadres. Ils leur promettaient de conserver les droits acquis au service du gouvernement sarde s'ils optaient pour la nationalité et l'armée françaises. Cela signifiait que leur intégration se ferait à ancienneté et grade équivalents au risque de heurter leurs collègues, français de plus longue date. Mais ils pouvaient conserver la nationalité sarde et leur place dans l'armée piémontaise à condition de transporter leur domicile en Italie dans le délai d'un an.

Or, la profonde transformation de l'armée piémontaise qui ne pouvait pas ne pas influer sur la détermination des officiers était loin de jouer en défaveur des cadres savoyards et niçois. On leur attribua un rôle de premier plan, auquel le mythe évoqué précédemment ne fut pas étranger, dans l'amalgame prénational des anciens états de Lombardie et d'Italie centrale et dans une italianisation des troupes qui fut d'abord une piémontisation. Certes, au prix d'une dispersion géographique dans les garnisons et d'une dispersion dans les unités que connaissaient cependant déjà les Niçois, moins les Savoyards encore que, dès avant 1860, la moitié d'entre eux était répartie dans l'ensemble de l'armée sarde ; au prix aussi d'une acculturation linguistique plus difficile pour les seconds que pour les premiers mais avec la perspective d'une carrière rapide.

Dans le chapitre cinquième, l'historien analyse avec finesse les calculs politiques et stratégiques dont ces militaires furent les otages. Certes, ils votèrent malgré les difficultés de l'organisation d'un tel scrutin, les Savoyards en même temps que leurs "compatriotes" civils, les Niçois une semaine après eux, en raison d'une manœuvre de Cavour pensant que les résultats du vote de ceux-ci orienteraient le vote de ceux-là. Certes, une écrasante majorité, 93 % des Savoyards, 88,7 % des Niçois, se prononça pour l'annexion — dénommée cession du côté piémontais - à la France, chiffres à rapprocher cependant des 99,7 % des oui chez les civils savoyards et des 99, 26 % obtenus chez les civils niçois ; outre que deux fois plus de militaires niçois que savoyards votèrent non, il y eut tout de même 9 % d'abstentions. Le oui signifiait la perspective d'un système conscriptionnel moins lourd voire une libération immédiate pour certains d'entre eux étant donné la différence de durée des services respectifs en France et au Piémont et l'absence d'une réserve en France.

C'est après la ratification du traité par les chambres piémontaises en mai et juin que les officiers se prononcèrent. Le sixième chapitre est un constat : seule une minorité, 109, le sixième d'entre eux, entra au service de la France. La quasi-totalité, 101, était savoyarde, mais ne représentait que le quart des Savoyards pouvant opter. Les Niçois furent 3,5 %. Sans occulter le traumatisme qu'une telle décision entraîna, Hubert Heyries ne cache pas que beaucoup de ceux qui devinrent Italiens ne le firent pas en vertu d'un sentiment d'appartenance nationale — tout au plus au nom de leur fidélité au roi du Piémont —, mais surtout en raison des perspectives de carrière plus rapide que celles qu'offrait la France, dont au surplus les maladresses n'arrangèrent pas les choses dans la guerre d'influence à laquelle chacun des deux états se livra auprès des cadres. Ceux qui choisirent la France et avaient sensiblement la même origine, le même âge et le même grade que leurs camarades le firent "par défaut". Les trois-quarts des sous-officiers, eux, voulurent entrer dans l'armée française, certains parce qu'ils achevaient ainsi leur service plus rapidement, les autres parce que leur dossier était trop médiocre pour qu'ils puissent espérer devenir officiers italiens.

Dans la troisième partie, "Identité provinciale Identité nationale (1860-1871)", l'historien donne à voir les conséquences du choix de ces hommes. Conséquences immédiates : le transfert de 9 036 militaires savoyards et niçois et le licenciement d'environ la moitié d'entre eux qui fut l'objet d'une polémique entre la France et le Piémont. Il ne s'agissait pas en effet d'une simple question technique. Cavour désirait le licenciement par classe des soldats dans lesquels il voyait avant tout des citoyens. Le gouvernement français représenté par le maréchal Randon voulait le licenciement par corps car il les considérait avant tout comme des militaires et souhaitait éviter qu'ils soient privés d'un encadrement qui assurait, seul, selon lui, le maintien de la discipline.
Conséquences à moyen et à long terme envisagées dans les deux ultimes chapitres qui permettent à l'auteur de faire une comparaison entre le destin de ceux qui étaient désormais irrévocablement français ou italiens. L'auteur aurait pu souligner que les seconds, quand ils sont d'origine savoyarde, italianisent alors leurs prénoms. La comparaison sur le plan professionnel confirme le bien-fondé du choix de la majorité. La minorité fut très vite dispersée au sein des unités et, avec elle, les conscrits savoyards et niçois. Malgré la création — éphémère — d'un régiment à recrutement provincial, le 103e, l'intégration se fit par assimilation, la logique de centralisation ne souffrant pas, ou alors temporairement, de "correctif régional". Il est vrai que l'armée française était considérée de longue date comme un creuset dans lequel les nouveaux devaient se fondre alors que l'armée italienne était en train de devenir un creuset dont les officiers furent les instruments et les bénéficiaires ce qui leur permit de concilier plus facilement leur identité provinciale et leur identité nationale. La comparaison, qui peut se faire au sein d'une même famille entre frères et cousins, est cruelle pour la France, encore plus pour les officiers déçus qui démissionnèrent ou se réfugièrent dans leur particularisme provincial. Il fallut la guerre de 1870 pour qu'attachement provincial et appartenance nationale puissent se mêler et se renforcer ainsi l'un l'autre.

Telles sont les conclusions de ce livre qui entrelace histoire des militaires et histoire militaire. En montrant que celle-là aboutit à une histoire globale qui ne se réduit pas à une histoire-bataille, Hubert Heyries démontre avec brio que ce champ historiographique tant décrié est lui aussi en plein renouvellement.
Annie Crépin
Revue d' histoire du XIXe siècle n°19.


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