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Approche
d'histoire militaire comparée, armée française, armée
piémontaise, armée italienne, Études militaires n°30,
Montpellier, Presses universitaires de Montpellier, 2001, 576 p. À
se procurer auprès du service d'édition de l'université
Paul-Valéry/Montpellier III, route de Mende, 34000 Montpellier.
L'histoire
militaire est depuis un quart de siècle en plein renouvellement.
Elle est désormais tout aussi bien idéologique et politique
que sociale, histoire des mentalités qu'histoire des sensibilités.
L'ouvrage qu'Hubert Heyries, maître de conférences à
l'Université Montpellier 3, a tiré de sa thèse en
est un nouveau témoignage. À partir de l'étude des
militaires savoyards et niçois qui, en 1860, furent "contraints
de choisir" entre la nationalité française et la nationalité
piémontaise en raison de la formation de l'unité italienne,
l'auteur livre une magistrale analyse des motivations professionnelles,
sociales et culturelles de ces hommes déchirés pour la plupart
entre deux états-nations et deux patries. C'est aussi, en effet,
l'un des apports essentiels de cet ouvrage que d'effectuer une démarche
d'histoire comparée à propos de la formation du sentiment
d'appartenance nationale. Chez ces hommes, au demeurant, il résulta
des circonstances plus que d'un enracinement dans la longue durée.
Une vaste palette de sources tant françaises qu'italiennes a permis
à l'auteur de défricher un terrain quasiment vierge pour
les Savoyards et qui l'était totalement pour les Niçois,
malgré la dispersion des fonds militaires italiens voire leur éclatement
entre Turin et Rome, malgré leurs lacunes qui rendirent initialement
difficile l'application à ce cas des méthodes pionnières
mises au point, pour les époques précédentes, par
André Corvisier et Jean-Paul Bertaud. Pour surmonter ces obstacles,
Hubert Heyries a littéralement "inventé" des sources
ignorées jusque-là.
L'historien inscrit son analyse dans le moyen terme, c’est-à-dire
la période située entre 1848 et 1871. 1848, année
où le fait national revêt une ampleur jamais atteinte auparavant
et lors de laquelle les soldats et officiers savoyards et niçois
sont, du fait de leur appartenance à l'armée piémontaise,
pleinement engagés au sens militaire du terme, dans le processus
risorgimental. 1871, lorsque l'unité italienne est achevée
par la "résolution" de la question romaine et où,
immanquablement et de par ce seul fait, les relations entre la France
et l'Italie prennent un nouveau cours. Les conséquences du choix
des militaires savoyards et niçois en 1860, minoritaire en faveur
de la France et très largement majoritaire en faveur du Piémont,
apparaissent alors dans toute leur irrévocabilité.
Dans la première partie intitulée "Entre deux cultures
(1848-1860)", Hubert Heyries dresse le portrait psychologique, sociologique
et professionnel de ces hommes. Il consacre un premier chapitre aux 602
officiers des forces piémontaises, 566 pour l'armée de terre,
qui représentent plus de 11 % de ses cadres, et 36 pour la marine
qu'il a le mérite de ne pas oublier et qui forment 6 % des cadres
de celle-ci. Ce sont ces hommes qui furent obligés de se déterminer
en 1860. Tout en possédant une double culture et, dans le cas des
Savoyards, en errant bilingues, tout en n'ayant pas oublié non
plus que leur histoire avait été mêlée sous
la Révolution et l'Empire à celle de la France, ne serait-ce
que parce que des membres de leur famille avaient servi celle-ci, ces
officiers semblent avant tout marqués par leur identité
provinciale renforcée par une nette endogamie familiale et sociale
et par le réseau informel qu'ils établirent au sein de l'armée
sarde. Cette identité provinciale se combine à un sentiment
d'attachement à la personne du roi et de fidélité
à la dynastie et non au processus risorgimental. Peut-être
aurait-il été bienvenu de s'interroger ici sur la part —
s'ils en eurent une — que tinrent dans les événements
prérisorgimentaux de 1821, non pas ces hommes en raison de leur
date de naissance, mais leurs devanciers savoyards et niçois fraîchement
réintégrés dans le royaume et l'armée sardes.
L'auteur élargit ensuite son propos dans le second chapitre"Soldats
de l'armée piémontaise" aux 12 329 hommes et sous-officiers
— 8 859 Savoyards et 34 170 Niçois — qui constituaient
encore 10 % des effectifs en février 1860 alors que l'armée
était déjà en pleine transformation par l'arrivée
des soldats des nouvelles provinces. Il étudie leur milieu professionnel
: l'armée de Charles-Albert, réorganisée par le général
La Marmora en 1854 et 1857. Cette armée de conscription devint,
après les réformes, plus proche du modèle français
"de la qualité" — reposant sur des appels au service
long conduisant à la professionnalisation —, que du modèle
prussien "du nombre" — en fait une armée nationale
qui n'avait pas alors fait ses preuves. Il y a une très solide
étude des deux modèles mais les puristes de l'histoire de
la conscription auraient souhaité que l'auteur rappelât plus
nettement que les deux systèmes si opposés fussent-ils devenus
au milieu duXIXe siècle — avaient une commune origine dont
ils donnaient en pratique deux versions radicalement différentes.
Mais,
alors que les Français ne parvinrent jamais avant la loi Niel,
et encore bien théoriquement dans ce cas, à trouver une
solution au problème de la réserve, les Piémontais
tentèrent, sinon réussirent, à en organiser une.
Cela eut pour résultat d'alourdir le poids de la conscription surtout
à partir de 1857. Ainsi, si les officiers et même les sous-officiers
savoyards et niçois furent satisfaits des changements apportés
par La Marmora à l'organisation carlo-albertienne qui leur assuraient
une carrière plus rapide, les conscrits étaient issus de
populations au sein desquelles la conscription entraîna une hostilité
latente : l'insoumission y fut plus forte qu'à la même époque,
dans les départements français les plus réticents
devant l'institution. Quoi qu’il en soit, Savoyards et Niçois
se battirent — et se battirent bien — en 1848-1849, en 1855-1856
et en 1859, mais les premiers le firent par fidélité au
roi, un Savoie-Carignan, tandis que les seconds, plus sensibles au Printemps
des peuples et à la cause risorgimentale, le firent aussi pour
celui qui était en train de devenir, surtout au cours de la troisième
période, roi d'Italie. Les qualités qu'ils déployèrent
au combat furent élevées à la hauteur d'un mythe
— c'est une partie du titre du troisième chapitre —
qui fit de ces combattants, et plus encore de leurs officiers, le pivot
indispensable à une armée piémontaise. Celle-ci,
avant toute autre institution, fut engagée dans le processus d'unification.
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